Babylone-sur-l'Arno, ou Nabucco/Domingo à Florence 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi, livret de Temistocle Solera, créé à la Scala (Milan) le 9 mars 1842

Représentation du 4 octobre 2020, Teatro del Maggio Musicale Fiorentino de Florence

 

DISTRIBUTION

Nabucco   Plácido Domingo

Abigaille   María José Siri

Ismaele   Fabio Sartori

Zaccaria   Alexander Vinogradov

Fenena   Caterina Piva

Il Gran Sacerdote   Alessio Cacciamani

Abdallo   Alfonso Zambuto

Anna   Carmen Buendía

 

Coro e Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino, dir. Paolo Carignani

Mise en scène   Leo Muscato

 

L’un des pays européens les plus durement frappés par le fléau du coronavirus, l’Italie semble retrouver dans la rentrée des saisons d’opéra l’une des raisons majeures de sa renaissance post-covid. Et pour cause… jusqu’à nouvel ordre du moins… Salle emblématique de son histoire, le Teatro del Maggio propose un programme d’une dizaine d’ouvrages, s’échelonnant de septembre à avril, avant les six titres qui marqueront le 83e festival du mois de mai. Troisième œuvre à l’affiche depuis la prise de fonctions d’Alexander Pereira, Nabucco nous parvient dans la mise en scène de Leo Muscato, en provenance du Teatro Lirico de Cagliari où elle avait été premièrement présentée à l’automne 2012, puis en octobre 2015. Elle est maintenant adaptée aux circonstances sanitaires actuelles, les chanteurs étant suffisamment distanciés et les chœurs portant un masque dans les déplacements des masses, tout en retrouvant une place rassurante lorsqu’il s’agit de chanter.

 

Remarquable, le jeu de lumière d’Alessandro Verazzi projette le spectateur dans des atmosphères picturales du XVIIe siècle où prédomine le clair-obscur caravagesque, non sans  évoquer des climats à la Rembrandt, surtout au début de la deuxième partie. Furtive et muette, la conversion de Fenena se construit par ailleurs en véritable tableau où prédomine la couleur ocre, avant un finale II dont les mouvements de foule n’auraient pas déplu à Claude Lorrain. Et si les spots du finale I, réitérés au II, ont quelque peu l’effet d’une version de concert, la réaction d’Ismaele, puis la foudre qui s’abat sur le mécréant, raniment une action qui, dans sa sobriété, nous fait grâce des barbelés et des Assyriens en uniforme nazi. Relevons également le procédé, sans doute emprunté à la technique du flash-back cinématographique, d’accompagner le souvenir d’Abigaille, lors de sa cavatine, par la présence d’une enfant dont l’innocence vient illustrer les états d’âme d’une héroïne dont le portrait psychologique n’est pas monocorde.

 

Le Zaccaria d’Alexander Vinogradov surprend de premier abord par une diction légèrement hachée qui se consolide cependant au fur et à mesure qu’avance l’action et que compense amplement la projection d’un accent dont la vaillance se ressent dès la cabalette « Come notte a sol fulgente ». Le beau lirico de Fabio Sartori paraît d’abord un peu engorgé dans le rôle d’Ismaele, ténor par ailleurs bien sacrifié par le compositeur dans son troisième titre. Caterina Piva fait valoir son très savant legato dans Fenena et est gratifiée de l’ovation du public au rideau final, tout comme ses confrères d’ailleurs.

 

Force est de constater que pour les chanteurs des dernières générations, il est souvent plus facile de s’épanouir dans les airs à part entière que dans le récitatif et la fière Amazone de María José Siri n’échappe pas à ce danger, les premières répliques de son Abigaille sonnant quelque peu périlleuses, du moins le soir de la première (je l’ai réentendue le 7 octobre et sa technique semblait plus affirmée) ; mais la soprano sait rapidement s’imposer comme l’interprète la plus intéressante de la soirée, maîtrisant à la fois son phrasé et son souffle, sans s’épargner dans un aigu qui s’épanouit sans réserve dans la cabalette de son air, hélas privée de sa reprise, suivant une ligne qui tend malheureusement à se répandre de plus en plus dans l’exécution des opéras du Romantisme italien et du premier Verdi. La cantatrice, on le sait, est rare en France et c’est bien dommage, aléas des agents sans doute ou excès de décibels pour nos oreilles désormais davantage habituées à des rendus plus lyophilisés.

 

Reste le cas de Plácido Domingo qui semble sortir du purgatoire, du moins en Italie. Incontestablement, dès son « Di dio che parli ? », à la voix trop claire, c’est toujours un ténor que l’on entend. Le métier est cependant très solide et, la mise en scène et les costumes aidant sans doute, cet immense chanteur parvient à rendre crédible ce vieux père dont il ne possède pas forcément toutes les notes. L’affrontement père-fille de la troisième partie est assez cruel à cet égard mais la scène de la sagesse retrouvée est un morceau de bravoure auquel l’enthousiasme du public répond sans réserve, bien que la cabalette « O prodi miei seguitemi » soit presque inaudible, heureusement soutenue par le chœur.

 

Malgré quelques cuivres bruyants dans l’ouverture, c’est dans la recherche du détail que se singularise la direction de Paolo Carignani, notamment dans l’air d’Abigaille, grâce à des vents en état de grâce.

 

On connaît la portée du « Va’, pensiero, sull’ali dorate », et plus généralement de l’œuvre en elle-même, pour l’Italie naissante et à des dates clés de l’histoire du pays. Florence et la Toscane ont sûrement été moins touchées par la crise sanitaire que la Lombardie ou d’autres régions de la péninsule. Cependant c’est dans un silence suspendu que le public florentin a écouté ce chœur jusqu’à la dernière note, sans éclat soudain, avant de s’éclore dans un applaudissement sans fin, obligeant le chef à bisser ce morceau, comme Riccardo Muti à Rome pour le 150e anniversaire de l’unité italienne, comme Vittorio Gui à Naples en 1949. À Florence en 2020, les spectateurs sont vraisemblablement plus discrets qu’ils ne le furent au San Carlo mais, toutes proportions gardées, l’élan de l’après covid n’est pas sans rappeler les ardeurs de l’après-guerre.

 

La représentation d’un peuple assujetti et de deux esclaves se disputant le pouvoir n’a pas encore troublé les adeptes du politiquement correct, l’esclavage biblique ou plus généralement tel qu’il s’est pratiqué pendant des millénaires dans l’Antiquité ne suscitant pas encore d’émoi. Verdi et son Nabucco n’ont donc pas encore été voués aux gémonies, un compositeur dont les livrets n’ont pas hésité à porter à la scène le conflit racial aussi (la voltairienne Alzira, La forza del destino, Aida…). La saison se poursuit à la fin du mois avec Il barbiere di Siviglia, un titre probablement moins dangereux. Quoique… don Bartolo…

 

Camillo Faverzani

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse