DALILA A "24 HEURES CHRONO" POUR FAIRE TOMBER SAMSON !

 

 

Samson et Dalila à l'Opéra National du Rhin

 

 

 

Opéra en trois actes, musique de Camille Saint-Saëns, livret de Ferdinand Lemaire, créé le 2 décembre 1877 à Weimar

Représentation du mardi 20 octobre

 

 

DISTRIBUTION

 

Samson   Massimo Giordano

Dalila   Katarina Bradić

Le Grand Prêtre   Jean-Sébastien Bou

Abimélech   Patrick Bolleire

Un vieillard hébreu   Wojtek Smilek

Un messager philistin   Damian Arnold1er

Philistin   Néstor Galván

2e Philistin   Damien Gastl

 

Orchestre symphonique de Mulhouse, chœur de l'Opéra national du Rhin, dir. Ariane Matiakh

Mise en scène   Marie-Eve Signeyrole

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédit photos : © Klara Beck

 

 

Les photos du spectacle laissaient craindre un spectacle plutôt routinier, convoquant plusieurs procédés vus, revus et re-revus: maquillage façon Joker de Batman et fauteuil roulant (deux des éléments les plus en vogue actuellement sur les scènes lyriques) et bien sûr l’inévitable « performance filmique » (tournage et retransmission en direct du spectacle sur la scène même où il est joué), procédé que l’opéra semble découvrir au moment même où le théâtre commence à s’en lasser… Pourtant, même si la mise en scène ne nous a qu’en partie convaincu, c’est un spectacle vraiment intéressant qu’a proposé Marie-Ève Signeyrole sur la scène de l’Opéra du Rhin, réfléchi, avec sa logique propre, à mille lieues de certains « concepts » (?) sans ligne directrice ni cohérence qui tiennent trop souvent lieu de lecture de l’œuvre.

 

Nous assistons à un thriller comme ceux proposés par certaines séries télévisées, notamment américaines, auxquelles Marie-Ève Signeyrole emprunte certains éléments (découpage en trois « épisodes » remplaçant les trois actes, incrustation récurrente de textes précisant le lieu et l’heure très précis où sont censées se dérouler les différentes scènes). L’action prend place au cœur d’une campagne présidentielle voyant s’affronter le parti des Conservateurs dirigé par un dictateur en puissance, Dagon et celui des Insurgés (tous masqués façon Anonymous), mené par un leader énigmatique, Samson, arborant le maquillage d’un clowm quelque peu effrayant. Dagon est épaulé par une équipe très soudée : un conseiller politique (le Grand Prêtre), un secrétaire général, mais aussi une directrice de campagne (Dalila) au jeu trouble : agent double, elle est chargée de séduire Samson et de l’attirer au QG des conservateurs (épisode 2), lesquels l’emprisonneront et le tortureront avant de remporter triomphalement les élections (épisode 3). Bien sûr, on peut objecter que Samson et Dalila n’est pas un thriller, ou que la dimension religieuse, essentielle dans l’oeuvre, en est ici malencontreusement évacuée (encore qu’on puisse très bien voir en ce président Dagon un dangereux extrémiste intégrisme souhaitant instaurer le culte de sa personne afin d’être adulé comme un dieu…). Il faut cependant admettre que, une fois l’idée initiale comprise et acceptée, la lecture proposée se déroule sans heurt et surtout sans (presque) jamais donner l’impression de violenter l’œuvre.

C’est plutôt dans la réalisation, dans la mise en œuvre de cette idée que le résultat apparaît parfois inégal. Avec quelques images qui prêtent à (sou)rire (les manifestants brandissant des slogans tels « Dagon démission » ou « Travaille, consomme, obéis »), le  plateau (incessamment) tournant, une projection excessive de textes écrits explicatifs (il faut bien que le spectateur comprenne qui joue quel rôle dans cette relecture de la légende biblique), ou encore les vidéos multipliant inutilement les points de vue et finissant par détourner l’attention de l’essentiel (à savoir la musique), les deux premiers actes sont les moins convaincants. En revanche, le troisième, plus sobre dans son utilisation de la vidéo et du plateau tournant, est une vraie réussite. Le second tableau surtout est saisissant : la bacchanale, qui sur scène, oscille souvent entre l’insignifiant ou le ridicule, glace le sang. Après que Dalila et le Grand Prêtre ont donné une conférence de presse télévisée suite à la victoire de leur parti (« Dagon se révèle »), les Conservateurs célèbrent leur victoire dans un banquet au cours duquel, masqués comme leurs ennemis pour mieux les tourner en dérision, ils se livrent à des danses grotesques tout en maltraitant Samson, sous le regard compatissant et anxieux de Dalila dont on comprend qu’en dépit du rôle qu’on lui a fait jouer, elle éprouve – ou a éprouvé – des sentiments sincères pour le chef des Insurgés. Évidemment, pas de temple qui s’écroule à la fin de l’opéra. Mais les domestiques qui servaient les Conservateurs pendant le banquet s’avèrent in fine être des Insurgés infiltrés, dont on devine qu’ils s’apprêtent à massacrer leurs ennemis… C'est fort, convaincant, hautement dramatique.

 

Musicalement, la soirée est inégale. Côté chanteurs, le plus à son aise (diction parfaite, belle projection, caractérisation du personnage très convaincante) est sans conteste Jean-Sébastien Bou, d’ailleurs très applaudi. Massimo Giordano s’investit énormément en Samson. Même si les scènes d’introspection lui conviennent bien et s’il parvient à lancer vaillamment son aigu final au terme de ces presque trois heures de spectacle, il nous a semblé un peu éprouvé par la tessiture et/ou la longueur du rôle. Le petit vibrato serré qui confère habituellement un côté émouvant à son chant est notamment moins bien contrôlé aux deux derniers actes, où il vire parfois au chevrotement. Katarina Bradić est une magnifique actrice, dont le jeu, le physique et la physionomie correspondent parfaitement au personnage vu par Marie-Eve Signeyrole. Pour distiller tout le charme vénéneux de Dalila, il faudrait cependant que le chant de la mezzo se fasse plus capiteux, et prenne des couleurs plus  veloutées dans les scènes de séduction : si les graves sont puissants et bien timbrés, l’aigu a tendance à perdre de son vibrato, et le timbre sonne un peu sec, privant parfois le personnage de sensualité.

Soulignons la belle participation du Chœur de l’Opéra national du Rhin et d’un Orchestre symphonique de Mulhouse d’autant plus méritant que son effectif, Covid oblige, a été réduit, sans pour autant que la pâte sonore perde en beauté – ni même en épaisseur. Précise, efficace, constamment attentive à l’équilibre orchestre/plateau, la direction d’Ariane Matiakh aurait peut-être gagné à être plus contrastée : les différents éléments de la partition donnent un peu l’impression, si ce n’est d’avancer à marche forcée, du moins d’être tous placés sur un pied d’égalité. Il aurait fallu ne pas hésiter, par exemple, à « faire un sort » à certaines scènes clés de l’œuvre… Mais peut-être cette impression est-elle finalement liée au tempo du spectacle dans sa dimension visuelle, et à la marche effrénée des événements auxquels assiste le spectateur. Un comble pour un opéra auquel on reproche parfois d’être trop statique !

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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