VOIES(X) DE FEMMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Compositrice n’est pas un métier de l’imprimerie

 

 

 

Œuvres d’Isabelle Aboulker, Lili Boulanger, Tiziana De Carolis, Graciane Finzi, Régine Poldowski, Germaine Tailleferre. 

 

Théodora Cottarel   soprano

Tiziana De Carolis   piano 

Florilegium Vocis, chef de chœur : Sabino Manzo

Maria Gabriella Bassi piano

 

1 CD Digressione, 64’52

 

 

 

Comme le rappelait il y a quelques mois l’ouvrage Les Compositrices, l’égalité en acte, le mot « compositrice » est attesté depuis le XIXe siècle dans le milieu de l’imprimerie, pour désigner les femmes qui disposaient les caractères devant former la page à mettre sous presse. Heureusement, il a désormais aussi un autre sens, correspondant à une réalité qui existe depuis bien longtemps même si on ne l’appelait pas par ce nom.

 

Le disque Voies(x) de femmes répond très clairement à une ambition bien simple : donner à entendre les œuvres de six compositrices des XXe et XXIe siècles, des plus connues à celles qui n’ont pas encore été révélées au plus large public. Trois sont décédées, trois sont bien parmi nous. La plus connue ici est également la plus éloignée dans le temps, et la très grande Lili Boulanger a depuis peu trouvé des défenseurs particulièrement éloquents, au premier rang desquels le ténor Cyrille Dubois, mais il est bon d’entendre aussi ses mélodies interprétées par une voix féminine ; en 2017, un beau disque Delos avait attiré l’attention sur Poldowski, pseudonyme de Régine Wieniawska, fille du virtuose polonais Henryk Wieniawski, qui composa de très belles pages entre 1900 et 1920 ; en cette année où l’on célèbre le centenaire du Groupe des Six, Germaine Tailleferre pourrait et devrait être mise à l’honneur. Isabelle Aboulker s’est notamment distinguée par ses œuvres destinées au jeune public ; Graciane Finzi s’est fait connaître par quelques opéras ; reste à découvrir Tiziana De Carolis, native de Bari mais installée en France depuis plusieurs décennies, dont les compositions occupent un tiers du disque. Un certain attachement à la tonalité réunit les vivantes et les défuntes, et l’on pourrait aussi ajouter un certain humour, car les Six Chansons françaises de Tailleferre (1929), proches des Chansons gaillardes de Poulenc, sont d’une cocasserie assez irrésistible, autant que les textes que Tiziana De Carolis choisit de mettre en musique, par exemple les détournements de contes célèbres (on retiendra notamment « Et pourquoi ? », réécriture du Petit Chaperon rouge pour laquelle elle déforme allègrement l’introduction de Pierre et le Loup). Isabelle Aboulker ne craint pas de se mesurer à Ravel lorsqu’elle choisit de composer sur des extraits des Histoires naturelles de Jules Renard. Dans une veine plus mélancolique, Graciane Finzi livre entre autres une très séduisante « Barcarolle de l’amour ».

 

La soprano Théodora Cottarel prête un bien beau talent d’actrice et de diseuse à toutes ces mélodies ; lorsqu’on apprend qu’elle est née aux Etats-Unis de parents français, on s’explique cette délicieuse pointe d’accent anglo-saxon qui perce ici et là dans une diction de notre langue par ailleurs très naturelle. Le chœur italien Florilegium Vocis tient à interpréter les œuvres de compositeurs originaires des Pouilles, c’est pourquoi on l’entend chanter ici « Linea riflessa », évocation du sort des migrants signée de Tiziana De Carolis, qui accompagne en tant que pianiste la soprano dans tout le reste du disque.

Un programme courageux et original, des interprètes adéquats et engagés : que pourrait-on demander de plus ?

 

 

Laurent Bury